La biographie admirable écrite par Paul Morand ne peut que faire aimer le trop brillant Fouquet, aristocrate et homme d'influence foudroyé en pleine gloire. Aux yeux de l'auteur, le Surintendant des Finances fut le dernier homme de la Renaissance dont le seul tort se résume à avoir brillé trop intensément à un moment charnière de l'histoire, celui de la mutation de l'axe français de Paris à Versailles, ce que l'on appelle habituellement la naissance de l'absolutisme.
Les deux orgueilleux sont évidemment Colbert et le roi en personne, Louis XIV. Le portrait que fait Paul Morand de Colbert est particulièrement convaincant tant par le détail de son tempérament que par le dévoilement de ses basses manoeuvres pour éliminer un homme dont l'éclat et la réussite l'insupportent.
Plus passionnant et instructif encore, l'éclairage que nous apporte Paul Morand sur ce que l'on appelle le Colbertisme, une conception particulière de l'Etat à laquelle la France n'a toujours pas renoncé.
Tout
le mépris de la propriété privée si
caractéristique de l'Etat français est contenu en germe
dans le Colbertisme. Les révolutionnaires jacobins s'en
souviendront et sauront spolier, confisquer ou détruire,
toujours au nom du bien commun.
Il reste cependant une question que l'auteur se pose : comment un personnage tel que Colbert a-t-il pu contaminer le roi de sa bassesse ? Paul Morand apporte quelques éléments de réponse, deux pour être précis. Tout d'abord, Louis XIV aurait hérité de Mazarin sa méfiance à l'égard des aristocrates à cause de l'exil contraint de ce dernier pendant la Fronde ; ensuite le jeune Louis au temps de la régence aurait été un prince en manque de confiance vis à vis de ses pairs, un timide " S'est-il jamais dit que les Bourbons sont de moins bonne race, de moins pure descendance, à cause de la tache Médicis, celle de l'apothicaire florentin, que les Lorraine, les Rohan, les Habsbourg, les Wittelsbach ? "
Louis XIV a tout pris au magnifique Fouquet : Molière et La Fontaine, malgré la fidélité de ce dernier, Le Brun, Mignard, Le Nôtre, Le Vau, La Quintinie ; il lui a pris ses tisserands du village de Maincy pour en faire les Gobelins ; il lui a confisqué ses treize mille volumes qui deviendront la Bibliothèque royale. Le vrai soleil, c'était Fouquet.
A la lecture de ce livre, il m'est venu quelques réflexions que je soumets, pour finir, au lecteur patient qui a eu le courage d'arriver jusqu'ici : il semble que la politique d'affaiblissement de l'aristocratie menée par Louis XIV annonce déjà le suicide de la monarchie française qui ne trouvera plus lors de la Révolution suffisamment d'appui ni de force parmi ses élites naturelles pour s'opposer à l'élan des idées nouvelles.
Les Français qui ont fait guillotiner leur monarque ont cru se débarrasser de leurs maux alors que ceux-ci gisaient et gisent encore dans une économie étatisée pour ne pas dire collectiviste qui a fort bien traversé les siècles et les régimes, jusqu'à nos jours.
Tout à fait d'accord, en affaiblissant la noblesse, Louis XIV a préparé un terreau hyper-favorable à la Révolution Française. C'est une analyse que l'on retrouve fréquemment. Le problème est qu'en démolissant le pouvoir de la noblesse, Louis XIV ne faisait que réagir par rapport à la peur que lui donna la Fronde, qu'il estimait être un danger pour le pays. Mais ce n'était que tomber de Charybde en Scylla....
Rédigé par: Polydamas | 21 juillet 2008 à 09:25