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Le Médecin de campagne

Médecin de campagne Si Le médecin de campagne reste un roman de Balzac peu connu, c’est sans doute parce qu’il n’est pas vraiment romanesque. Publié en 1833, il permet à l’auteur d’exposer ses idées en matière d’économie et de politique utilisant à cet effet des récits à tiroirs entre lesquels chaque personnage prend en charge la narration à tour de rôle. L’action se déroule dans un petit village de Savoie en 1829 et a pour « héros » un médecin, le docteur Benassis.

On peut distinguer trois grandes étapes dans la narration : d’abord le docteur explique à son hôte, un soldat revenu des guerres napoléoniennes, comment il a engagé le village initialement misérable sur la voie de la prospérité, c’est l’occasion pour l’auteur de développer un raisonnement économique à la gloire du libre-échange ; ensuite les notables du village se réunissent autour d’un bon repas et partagent leurs idées sur le meilleur système de gouvernement possible, le docteur Benassis est encore le porte-parole de Balzac et fait une critique virulente du suffrage universel ; enfin le roman s’achève par une confession de Benassis qui dévoile à son hôte son passé mystérieux.

 

C’est la deuxième partie du roman qui a particulièrement attiré mon attention pour la raison que Balzac y montre un visage trop souvent occulté lorsqu’il est abordé dans le cadre des études secondaires ou universitaires, à la lecture des extraits qui suivent, on comprend vite pourquoi, Balzac y affirme des convictions très élitistes concernant l’ordre social et le pouvoir :

 

"Nos quarante années de tourmente ont dû prouver à un homme de sens que les supériorités sont une conséquence de l’ordre social. Elles sont de trois sortes et incontestables : supériorité de pensée, supériorité politique, supériorité de fortune. N’est-ce pas l’art, le pouvoir et l’argent, ou autrement : le principe, le moyen et le résultat ? Or, comme, en supposant table rase, les unités sociales parfaitement égales, les naissances en même proportion, et donnant à chaque famille une même part de terre, vous retrouveriez en peu de temps les irrégularités de fortune actuellement existantes, il résulte de cette vérité flagrante que la supériorité de fortune, de pensée et de pouvoir est un fait à subir, un fait que la masse considérera toujours comme oppressif, en voyant des privilèges dans les droits le plus justement acquis. Le contrat social, partant de cette base, sera donc un pacte perpétuel entre ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. D’après ce principe, les lois seront faites par ceux auxquels elles profitent, car ils doivent avoir l’instinct de leur conservation, et prévoir leurs dangers. 

 

[…] le droit d’élection de doit être exercé que par les hommes qui possèdent la fortune, le pouvoir ou l’intelligence, et vous reconnaîtrez également que leurs mandataires ne peuvent avoir que des fonctions extrêmement restreintes. […] Enfin il existe une véritable urgence de réduire les assemblées à la question de l’impôt et à l’enregistrement des lois, en leur en enlevant la confection directe."

 

Conscient du caractère profondément inégalitaire de cet ordre social, Balzac y adjoint des auxiliaires qui en renforcent la profondeur morale, à commencer par une nécessaire mobilité sociale qui doit aspirer à la masse ce qu’elle a de plus haut afin de maintenir l’élite en bon état :

 

"Je veux que le système social ait des réseaux faibles et complaisants, pour laisser surgir de la foule quiconque a le vouloir et se sent les facultés de s’élever vers les classes supérieures. Tout pouvoir tend à sa conservation. Pour vivre, aujourd’hui comme autrefois, les gouvernements doivent assimiler les hommes forts, en les prenant partout où ils se trouvent, afin de s’en faire des défenseurs, et enlever aux masses les gens d’énergie qui les soulèvent."

 

Mais ce système ne serait pas viable sans l’imprégnation religieuse, le culte religieux donne sa forme à la société et garantit un certain équilibre dans les rapports sociaux :

 

"De tout ceci résulte la nécessité d’une grande restriction dans les droits électoraux, la nécessité d’un pouvoir fort, la nécessité d’une religion puissante qui rende le riche ami du pauvre, et commande au pauvre une entière résignation […] Le christianisme dit au pauvre de souffrir le riche, au riche de soulager les misères du pauvre ; pour moi, ce peu de mots est l’essence de toutes les lois divines et humaines."

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