La mystique de l'Etat souverain est à l'origine de la conception moderne de l'Etat, c'est une révolution qui s'est accomplie au cours du XVIIe siècle, bien avant la Révolution de 1789, et qui coïncide avec l'émergence d'un pouvoir de type absolutiste. Révolution, car elle remet en question l'ordre chrétien de la société médiévale, fondé sur un système de répartition des pouvoirs entre l'Etat et l'Eglise, où le pouvoir temporel est subordonné au pouvoir spirituel, où l'autorité est sanctifiée par la morale. Le pape est l'arbitre des conflits étatiques, et même si les tensions sont parfois vives, le principe n'est jamais remis en question, à tout le moins avant la naissance de l'absolutisme.
Contrairement à ce que l'on imagine communément, l'émergence de l'Etat moderne ne trouve pas son point de départ dans un processus de laïcisation tendant à l'autonomie du politique par rapport au religieux ; ce qui caractérise la genèse de l'Etat moderne, c'est une sacralisation de l'Etat qui passe par une revendication pour son propre compte des traits fondamentaux de la souveraineté romaine, des attributs spirituels et juridiques du Souverain Pontife. Les doctrines politiques du XVIIe siècle prétendent fonder en droit la souveraineté absolue du prince en répétant et en accentuant les principaux motifs de la théocratie pontificale centralisée et unifiée, et pour ce faire, elles ont élaboré une arme doctrinale originale : la théorie politique du droit divin. Cette doctrine politique, loin d'apparaître comme une survivance de l'ordre médiéval, constitue une pièce maîtresse dans l'élaboration du concept moderne de l'Etat souverain.
Concrètement, c'est à l'occasion des Etats généraux de 1614 qu'un manifeste des droits absolus du roi est proclamé dans l'article premier par des juristes étatistes :
" Le roi sera supplié de faire arrêter en l'assemblée de ses Etats pour loi fondamentale du royaume, qui soit inviolable et notoire à tous, que, comme il est reconnu souverain en son Etat, ne tenant sa couronne que de Dieu seul, il n'y a puissance en terre, quelle qu'elle soit, spirituelle ou temporelle qui ait aucun droit sur son royaume pour en priver les personnes sacrées de nos rois, ni dispenser ou absoudre leurs sujets de la fidélité ou obéissance qu'ils lui doivent pour quelque cause et prétexte que ce soit..."
Le caractère séditieux de cette déclaration réside dans l'immédiateté du pouvoir entre le roi et Dieu, ce qui n'a pas échappé aux jésuites de l'époque, qui l'ont vivement combattue, y voyant un avatar du gallicanisme. Dans l'ordre médiéval traditionnel, il existait une nécessité de médiation entre la volonté divine et l'autorité politique, il était assurément permis de dire que tout pouvoir venait de Dieu, mais cela ne signifiait pas que Dieu conférait immédiatement et formellement ce pouvoir au souverain, il fallait passer par le pouvoir spirituel incarné en l'Eglise et le pape, sinon le Dieu auquel il aurait été fait référence n'eût plus été qu'une abstraction sans corps. C'est en ce sens qu'on peut parler de révolution, car avec la théorie absolutiste du pouvoir, " la souveraineté n'est pas plus divisible que le point en géométrie " pour reprendre la célèbre phrase du juriste Cardin le Bret. Les républicains s'en sont souvenus lorsqu'ils ont proclamé leur république une et indivisible.
En termes clairs, cette exigence signifie que la politique de l'Etat ne passe plus par le contrôle moral du pape dont elle se veut indépendante, c'est à l'inverse le pouvoir spirituel qui sera de plus en plus subordonné au pouvoir temporel, comme le montre l'ingérence royale dans la nomination des évêques et le fait de donner ou non force de loi aux canons des conciles, selon la bonne volonté du roi. Cette politique de subordination du pouvoir spirituel au pouvoir temporel a trouvé son prolongement après la Révolution avec la pratique du concordat, toujours dans une logique de contrôle.
Les implications de cette rupture induite par la doctrine du droit divin sont conséquentes dans la mesure où le pape pouvait autoriser la désobéissance des sujets en cas d'oppression par un prince hérétique ou indigne. En identifiant la volonté royale avec la légitimité, le droit divin ne laisse plus aucune marge entre ce qui est légal et ce qui est juste, et en ne postulant aucune autorité concrète et incarnée qui soit extérieure au droit, il ne laisse pas de place à l'objection de conscience et à la désobéissance civile. Derrière la doctrine du droit divin telle qu'elle se présente en ce XVIIe siècle naissant, apparaît en réalité une des premières manifestations du positivisme juridique. Il est temps de se souvenir de l'étymologie du mot " absolu ", du latin " absolutus " qui signifie " détaché de ", car en effet, le prince est délié de l'obligation transcendante de la loi ; c'est l'avènement triomphal de la raison d'Etat, on voit que Machiavel est passé par là.
Les monarques de France n'ont pas été pour autant des despotes au sens fort du mot, c'est le XXe siècle, avec ses démocraties populaires, qui a accompli tout le potentiel criminel que recèle la conception absolutiste du pouvoir. Si nos bons rois ont été mesurés, c'est que le pouvoir spirituel, qui avait perdu son emprise sur la politique, avait gardé une emprise sur les consciences fortement imprégnées de christianisme, sans compter les droits coutumiers traditionnels qui garantissaient une sorte d'immunité à la société face aux ordonnances des hommes de l'Etat.
A la lumière de cette analyse, des événements historiques tels que la Fronde ou la Révolution deviennent beaucoup moins mystérieux et comme reliés par une continuité souterraine. C'est parce que la Fronde fut une restauration manquée que l'absolutisme trouva son accomplissement définitif dans la Révolution de 1789. La République se montre bien ingrate envers le régime louisquatorzien, elle lui a pourtant presque tout pris en se contentant d'absolutiser encore davantage l'Etat à travers deux étapes marquantes : d'abord le transfert de la souveraineté du prince à celle du peuple, substituant ainsi un crime de lèse-nation à un crime de lèse-majesté - il est à noter que les jésuites furent poursuivis pour ces deux motifs successivement avant et après la Révolution - toutefois, le peuple pardonne moins facilement que le prince et malheur aux minorités face à la masse souveraine ! ensuite le reniement total du pouvoir spirituel après sa subordination déjà acquise, l'Etat étant dorénavant assez souverain en lui-même pour se passer de toute référence, fût elle symbolique, à Dieu.
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