La
biographie admirable écrite par Paul Morand ne peut que faire
aimer le trop brillant Fouquet, aristocrate et homme d'influence
foudroyé en pleine gloire. Aux yeux de l'auteur, le
Surintendant des Finances fut le dernier homme de la Renaissance dont
le seul tort se résume à avoir brillé trop
intensément à un moment charnière de l'histoire,
celui de la mutation de l'axe français de Paris à
Versailles, ce que l'on appelle habituellement la naissance de
l'absolutisme.
" Fouquet
est l'homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le
plus brillant, le mieux doué pour l'art de vivre, le plus
français. Il va être pris dans un étau, entre
deux orgueilleux, secs, prudents, dissimulés, épurateurs
impitoyables.Il succombera, étant resté un homme du
temps de la Fronde, avec quinze ans de retard sur l'époque qui
s'annonce. "
Les
deux orgueilleux sont évidemment Colbert et le roi en
personne, Louis XIV. Le portrait que fait Paul Morand de Colbert est
particulièrement convaincant tant par le détail de
son tempérament que par le dévoilement de ses
basses manoeuvres pour éliminer un homme dont l'éclat
et la réussite l'insupportent.
" Un
tel homme pouvait-il ne pas haïr Fouquet ? Sa naissance était
humble, celle de Fouquet distinguée ; il était entré
aux finances par la porte de derrière, Fouquet par la cour
d'honneur ; il besognait dans les bureaux, Fouquet travaillait chez
lui en s'amusant. Comment pardonner à Fouquet sa célébrité,
sa fortune, son charme, son labeur agile, son esprit prompt, ses
tapisseries, ses poètes et sa bibliothèque dont Colbert
ne pourrait même pas se servir, ayant fait de petites études
? "
Plus
passionnant et instructif encore, l'éclairage que nous apporte
Paul Morand sur ce que l'on appelle le Colbertisme, une conception
particulière de l'Etat à laquelle la France n'a
toujours pas renoncé.
"Quel
étrange personnage que Colbert et sa maxime de l'ordre,
opposée à la maxime de la confusion de son ennemi. Sa
haine contre les rentiers, sa passion pour les états au net ;
son sens de la justice sociale ; si inextricablement liés en
lui l'amour du bien public et la haine des possédants qu'il
sera jusqu'au bout impossible de déterminer ce qui l'emporte. [...]
Colbert excite le Roi, lui expose les principes du Colbertisme,
c'est-à-dire qu'à côté de la royauté
de droit divin, il faut créer une économie de droit
divin où le bien de chaque sujet appartient à l'Etat,
c'est-à-dire au roi. Vaux, oeuvre d'innombrables Français,
doit appartenir à la France, donc au roi."
Tout
le mépris de la propriété privée si
caractéristique de l'Etat français est contenu en germe
dans le Colbertisme. Les révolutionnaires jacobins s'en
souviendront et sauront spolier, confisquer ou détruire,
toujours au nom du bien commun.
Il
reste cependant une question que l'auteur se pose : comment un
personnage tel que Colbert a-t-il pu contaminer le roi de sa bassesse
? Paul Morand apporte quelques éléments de réponse,
deux pour être précis. Tout d'abord, Louis XIV aurait
hérité de Mazarin sa méfiance à l'égard
des aristocrates à cause de l'exil contraint de ce dernier
pendant la Fronde ; ensuite le jeune Louis au temps de la régence
aurait été un prince en manque de confiance vis à
vis de ses pairs, un timide "
S'est-il jamais dit que les Bourbons sont de moins bonne race, de
moins pure descendance, à cause de la tache Médicis,
celle de l'apothicaire florentin, que les Lorraine, les Rohan, les
Habsbourg, les Wittelsbach ? "
Louis
XIV a tout pris au magnifique Fouquet : Molière et La
Fontaine, malgré la fidélité de ce dernier, Le
Brun, Mignard, Le Nôtre, Le Vau, La Quintinie ; il lui a pris
ses tisserands du village de Maincy pour en faire les Gobelins ; il
lui a confisqué ses treize mille volumes qui deviendront la
Bibliothèque royale. Le vrai soleil, c'était Fouquet.
A
la lecture de ce livre, il m'est venu quelques réflexions que
je soumets, pour finir, au lecteur patient qui a eu le courage
d'arriver jusqu'ici : il semble que la politique d'affaiblissement de
l'aristocratie menée par Louis XIV annonce déjà
le suicide de la monarchie française qui ne trouvera plus lors
de la Révolution suffisamment d'appui ni de force parmi ses
élites naturelles pour s'opposer à l'élan des
idées nouvelles.
Les
Français qui ont fait guillotiner leur monarque ont cru se
débarrasser de leurs maux alors que ceux-ci gisaient et gisent
encore dans une économie étatisée pour ne pas
dire collectiviste qui a fort bien traversé les siècles
et les régimes, jusqu'à nos jours.
Les commentaires récents