De la monarchie à la Révolution



" La révolution était achevée lorsqu'elle éclata. C'est une erreur de croire qu'elle a renversé la monarchie ; elle n'a fait qu'en disperser les ruines..." Chateaubriand.


La décadence d'une élite devenue aveugle et défaillante explique qu'un beau jour elle se trouve renversée pour céder la place à de nouveaux maîtres issus de la plèbe. C'est la logique de la plupart des révolutions. Cela n'explique pas le cours particulier de la Révolution française, le rejet radical du passé, la "table rase".
Les doctrinaires de la contre-Révolution, principalement Maistre et Bonald, quelle que soit la richesse de leur pensée, n'offrent pas les instruments d'analyse adéquats. D'emblée, ils ont voulu donner une interprétation métaphysique au grand bouleversement. Concevant la société et l'histoire comme soumises à un plan tour à tour divin ou diablolique, ils s'enfermaient, et avec eux leurs disciples, dans l'inexplicable et la fatalité. Voyant dans la Révolution le résultat d'une intervention terrible et secrète de la Providence, ils s'interdisaient d'examiner historiquement les causes réelles de l'événement, et donc de suggérer des réponses autres que l'attente du miracle. [...]

Pourquoi cette folie de la "table rase" s'est-elle manifestée en France et pas ailleurs ? C'est à cette question qu'a répondu plus tard Alexis de Tocqueville dans son chef-d'oeuvre L'Ancien Régime et la Révolution publié en 1856. 

Il y décrit chronologiquement la dépossession des anciens droits de la noblesse et des communautés par un Etat royal centralisateur et administratif. Né au XVè siècle, théorisé par Jean Bodin, ce phénomène atteint son apogée sous Louis XIV. Il éteint toute participation de la société à la gestion des affaires ; il égalise les Français sous l'uniformité de la tutelle étatique ; par la vente des titres de noblesse et des emplois publics, il rigidifie la structure de la société. Suivant le mot de François Furet, l'Ancien Régime est un système où la monarchie administrative a semé à la fois la démocratie et l'aristocratie, comprise comme une caste fermée, jouissant de privilèges injustifiés. Née de l'action destructrice de l'Etat administratif sur l'ancienne société, la Révolution a ratifié finalement le règne sans partage du premier sur la seconde. L'individualisme démocratique et la centralisation administrative sont une même création de l'Ancien Régime.


Dominique Venner, NRH n°29.

Cachez cette race que je ne saurais voir !


Un livre de vulgarisation est sorti récemment dont voici la note de l'éditeur :

" L'humanité est-elle séparée en races différentes ? Vérité scientifique au XIXe siècle et durant une bonne partie du XXe, cette affirmation a été battue en brèche après la Seconde Guerre mondiale. Au cours des dernières décennies, la biologie a nié la pertinence même de la question, au motif que tous les humains auraient en commun 99,9 % de leur patrimoine génétique. Or 0,1% d'ADN correspond tout de même à 3 millions de différences au sein des 3 milliards de base que contient notre ADN.

Races humaines

L'étude fine du génome humain montre l'existence de différenciations héréditaires stables qui, au-delà des seules apparences (couleur de peau, chevelure, etc.), rendent possible de remonter aux origines géographiques lointaines des individus, ou peuvent parfois expliquer leur vulnérabilité à certaines maladies. Certes, les groupes ainsi repérés ont des limites floues, leur diversité interne est élevée, et aucun classement hiérarchique global ne peut être justifié à partir de ces éléments. Néanmoins, la pluralité humaine, telle qu'on peut l'appréhender avec les techniques les plus modernes, est plus grande et plus subtile qu'on ne voulait le croire... "

Avec prudence, l'auteur préfère parler d'"ascendance" ou de "groupes d'origine ancestrale" plutôt que de races.
Finalement, entre ceux qui distinguent des races et ceux qui n'y voient goutte, il y a juste une différence de bonne volonté.

L'humanité au pluriel : la génétique et la question des races de Bertrand Jordan (Broché)

 

Le jugement esthétique

 

S’il est une opinion solidement ancrée dans les esprits modernes, c’est bien celle de la relativité du beau. Dans un jugement de goût, l’existence de l’objet importerait peu, aucun objet ne serait beau en soi, la beauté serait subjective et se trouverait dans l’œil de celui qui voit.

Puisque cette opinion est communément partagée, elle est extrêmement suspecte.

Dans quelle mesure la beauté d’un objet est-elle démontrable ? Jusqu’à quel point peut-on apparenter un jugement esthétique à un jugement logique ?

 

La qualité du jugement esthétique dépend d’une sensibilité native, inégalement répartie, et d’un goût qu’il faut éduquer, car les sens peuvent être le siège de plaisirs vulgaires autant que raffinés ; cette éducation esthétique passe nécessairement par l’école de la Grèce antique où artistes et géomètres commencèrent à rationaliser le beau à l’instar de Pythagore et d’Euclide.

 

C’est ainsi qu’en Occident, la sensibilité a toujours été dirigée par la science et la réflexion et que l’appréciation du beau fut longtemps liée à ces contraintes délicates grâce auxquelles l’imagination a appris à ennoblir les sensations.  

                               

Là où ces notions manquent, le beau perd de sa valeur universelle pour redevenir cette opinion purement subjective qui permet de s’esbaudir de la même façon devant une grande toile de la renaissance et trois poils de cul d’éléphant torsadés.

 

 

 

                                             

                                                       

Iliade et Odyssée : source culturelle fondatrice

 

L'Iliade et l'Odyssée, ces deux épopées homériques sont des monuments incontournables pour la civilisation occidentale. Poèmes de la guerre et de la mer, ils illustrent l'extraordinaire dynamisme d'un peuple en devenir, les Achéens, conquérants et marins, dont la civilisation va se répandre dans tout le bassin méditerranéen.

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En élargissant le point de vue, ces deux poèmes illustrent aussi l'étonnante destinée des peuples européens fondée sur deux qualités :

  • puissance d'expansion avec l'Iliade, où la guerre de Troie transpose la force dominatrice des Hellènes venus s'imposer sur la côte asiatique.
  • faculté d'adaptation avec l'Odyssée, où s'exalte l'esprit d'aventure et de découverte des pionniers partis explorer les limites du monde connu.

Tandis que l'Odyssée démontre la subtile intelligence d'un héros solitaire, l'Iliade exalte la suprématie collective des Grecs.

" La fortune de l'oeuvre homérique résulte de ce qu'elle incarne un idéal panhellénique. Dans le cadre du conflit avec les Barbares, elle a en effet fourni aux Grecs à la fois un passé et un avenir, un ensemble de lieux communs épiques qui les ont aidés, en somme, à être grecs face à l'Orient. " André Farnoux, Les archéologues et le dossier Homère.

 

Une victoire fameuse et un siècle d'or

 

"Valeureux comme Scipion, héroïque comme Pompée, fortuné comme Auguste, un nouveau Moïse, un nouveau Gédéon, Samson et David, mais sans leurs défauts ". Quand Don Juan d’Autriche, fils naturel de Charles Quint, meurt le 1er octobre 1578, alors qu’il n’a pas 33 ans, il laisse bien plus que des regrets. Ces quelques mots du pape Grégoire XIII en effet ne sont pas usurpés.

Sept ans auparavant, Don Juan d’Autriche avait été à la tête de ce que l’on a appelé l’armée de la Sainte Ligue. C’était le 7 octobre 1571. Une flotte commandée par un jeune homme d’à peine 24 ans s’engageait contre les Turcs pour remporter une victoire ; une victoire inscrite dans la postérité, la victoire de Lépante.

978-284734-293-2 

A écouter sur Canal Académie

 

Autorité


" En général, toute autorité légitime est destinée à servir notre bien ; c'est parce que notre bien est au-dessus de nous que l'autorité revendique notre subordination à des degrés ou sous des formes variées.

En bref, la hiérarchie signifie la soumission de l'homme à ce qu'il y a de plus haut en l'homme et à ce qui est plus haut que l'homme mais qui réclame son attention : en dernier ressort, elle signifie, selon de nombreuses voies d'approche nécessaires et complémentaires, sa soumission à Dieu.

L'émancipation au contraire signifie la soumission de l'homme à l'homme et son attachement d'esclave à ce qu'il y a de plus bas en lui ; ou encore, en dernier ressort, à l'esprit qui cherche à le détruire ".

Aurèle Kolnai, Privilège et liberté.

Le bien commun

 

Nous avons vu précédemment que la liberté politique chez les anciens se traduisait par une action en faveur du bien commun. La notion de bien commun reste toutefois très ambiguë, tirée à hue et à dia selon les courants de pensée qui la revendiquent.  

Dans une perspective collectiviste, le bien commun se confond avec les domaines réservés de l'Etat, il rime avec la redistribution des richesses et les services publics. Insensiblement, nous sommes passés du bien commun à la communauté des biens où l'Etat devient cette "grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde" pour reprendre la célèbre formule de Bastiat.

Dans une perspective individualiste, le bien commun est présenté comme la somme des biens particuliers. Concrètement, on peut se demander comment additionner des biens privés, cela semble impossible.

Ces perspectives peuvent donner lieu à des objections faciles, que je ne vais pas me priver de faire. Tout d'abord, le bien commun ne doit jamais entrer en contradiction avec le bien individuel, ce qui serait absurde et profondément injuste. Il faut se méfier de la rhétorique politique qui exige de sacrifier les biens individuels sur l'autel d'un bien commun mal défini, c'est l'argument de la spoliation, du souverainisme, du despotisme. Ensuite le bien commun ne se confond pas non plus avec les biens privés, il est justement le bien de chacun sans être identique aux biens privés.

Que reste-t-il si l'on s'en tient à cette exigence ? On en revient tout simplement à ce qu'était la notion de bien commun avant d'être dégradée par les idées modernes : des lois justes, de bonnes coutumes, de sages institutions et une force militaire assez puissante pour les défendre.

On le voit, la notion de bien commun est l'horizon de la liberté politique, qui est une liberté d'action pour la cité ou la nation. Si la notion de bien commun se réduit aujourd'hui à la défense des services publics ou à la somme des intérêts individuels, c'est aussi parce que la liberté se réduit au bon plaisir de chacun. Une dégradation en entraîne logiquement une autre.

Ce qui amène à cette dernière réflexion : pour que le bien commun et la liberté politique qui s'en préoccupe ne se dégradent pas, il faut à l'homme libre certaines vertus ; ces  vertus sont politiques en ce qu'elles incluent le sens de la loi et de la justice, ce que l'on appelle aussi l'équité. Elles sont morales avec ce qu'Aristote appelle la philia, c'est-à-dire l'affectivité qui permet de partager et non de sacrificer certains fruits d'une propriété privée avec des amis, par exemple, sans oublier l'héroïsme qui peut dans certaines circonstances s'avérer utile à la survie du bien commun. Des vertus intellectuelles ne sont pas non plus à négliger, notamment la prudence qui est indispensable à la pratique de l'art politique.  

L'essence de ces vertus étant plutôt aristocratique, on comprend mieux pourquoi la démocratie athénienne excluait de fait tout ce qui n'était pas "bien né". On comprend également pourquoi nos démocraties modernes ont tellement de difficultés à appréhender ce que doit être réellement le bien commun.

 

Le bon sauvage ou l'homme à l'état de nature

 

S'il est un apport regrettable des philosophes du dix-huitième siècle à la pensée occidentale, c'est bien le mythe de l'état de nature.

Prétendre qu'il existe un etat naturel de l'homme antérieur à la société est une première absurdité ; on ne peut pas dissocier les hommes de leur milieu naturel, et ce milieu c'est justement la société, ce que les Grecs savaient mieux que nous : l'homme est un animal social par nature.

La deuxième absurdité est de prétendre que cet homme à l'état de nature est bon : "La nature a fait l'homme heureux et bon, mais la société le déprave et le rend misérable". Jean-Jacques Rousseau.

Le succès de ces idées philosophiques et néanmoins fort peu sages a engendré un culte du sauvage, et du bon sauvage cela va de soi. Une part non négligeable de la littérature du siècle de Louis XV est imprégnée de cet idéal naïf, il suffit de penser au fameux Huron de Voltaire dans l'Ingénu, à Paul et Virginie, à l'Île aux esclaves...il faudra attendre la douche froide du roman de William Golding, Sa Majesté des mouches, pour revenir à un peu de bon sens.

Les dégâts psychologiques causés par cet idéal su bon sauvage se font encore sentir de nos jours. Que cherche le militant humanitaire qui part en Afrique ? Et le militant associatif qui encourage l'immigration sauvage sur son propre territoire ? Ils cherchent la rédemption au contact d'individus plus naturels qu'eux, et donc meilleurs. On assiste ici à un inversement total des valeurs : le bien est ce qui est naturel, le mal est ce qui est civilisé, voire chrétiennement civilisé.

Bien entendu, dans la réalité, ces populations venues d'ailleurs ne sont pas plus naturelles que nous, elles sont d'une nature différente ; elles ne sont pas moins sociales que nous mais leur sociabilité s'exprime différemment. En croyant se ressourcer dans l'autre, le pauvre petit blanc ne fait que se perdre un peu plus.

Finissons par quelques citations savoureuses de bons réactionnaires bien de chez nous, et comme nous les aimons :

"L'état qu'on a appelé l'état de nature est une chimère. L'état sauvage ou de barbarie n'est qu'une dégénération dont nous n'avons pas pu suivre les périodes, mais qui certainement n'est ni un état naturel, ni un état primitif " Ballanche.

" On a constamment pris le sauvage pour l'homme primitif, tandis qu'il n'est et ne peut être que le descendant d'un homme détaché du grand arbre de la civilisation par une prévarication quelconque " Joseph de Maistre

" C'est le contraire de la proposition de Rousseau  qu'il faut prendre : l'homme naît méchant, et la société le ramène. Ou plutôt, il naît dans le mal, la société le recueille, et c'est l'Eglise qui le répare. " Blanc de Saint-Bonnet.



Quelques principes de prudence politique

 

La loi doit guider le comportement et non le for intérieur. Aucun pouvoir ne doit diriger les consciences en se faisant le vecteur d'une idéologie ou d'une religion nationalisée.

La réforme est aussi importante que la manière dont elle se fait. La réforme brutale, la tentation révolutionnaire sont aussi fatales que l'inertie.

Les utopies sont dangereuses en politique. Il faut toujours des réformes concrètes. Sinon, rien.

Prendre en compte la variété humaine et se défier de l'universalisme illuminé.

 

Le refus du trône d'Henri V

 

En 1871, après la chute de Napoléon III, les élections portent à la Chambre une majorité de députés monarchistes. Le prétendant à la couronne est alors un héritier des Bourbons, Henri V, comte de Chambord, petits-fils de Charles X. Le 6 juillet 1871, il publie un manisfeste où il refuse d'assumer le pouvoir sans le drapeau blanc. Les députés doivent s'ériger en assemblée constituante et élisent Thiers comme président de la République.

L'histoire donne de nouveau une occasion au monarque potentiel de revenir sur le trône, deux ans plus tard, lorsque Thiers est poussé à démissionner. Légitimistes et orléanistes s'entendent sur la base d'un compromis qui permet au comte de Chambord d'être roi, et comme il n' a pas d'enfants, de léguer le trône aux Orléans après sa mort.  Mais Henri V envoie d'Autriche une lettre ouverte dans laquelle il maintient sa position. Dépitée, la Chambre prolonge le mandat de Mac-Mahon et institue le septennat. Le 30 janvier 1875, un amendement introduit le mot de République dans les lois constitutionnelles, la République est fondée à une voix de majorité, suite au refus de gouverner manifesté par l'héritier du trône.

Le drapeau blanc ne fut le drapeau officiel que durant les quinze années de la Restauration. En effet, avant la Révolution la France n'avait pas de drapeau officiel et les familles royales avaient successivement arboré différentes couleurs. Le refus d'Henri V fut un geste d'orgueil, exprimé avec élégance et panache,  mais il ne fut pas un geste politique.

La France fut donc livrée aux pires ennemis du catholicisme en vertu de la souveraineté populaire qui autorise une fraction de la population à en opprimer légitimement une autre. On connaît la suite : les congrégations religieuses furent persécutées, les fonctionnaires et soldats catholiques furent fichés, la discrimination religieuse fut institutionnalisée comme moyen de gouvernement, l'idéologie officielle athée fut imposée à l'école pendant que le révisionnisme républicain réécrivait l'histoire, rendant de plus en plus improbable un retour à la monarchie.

 

L'histoire des vaincus

 

Il existe un rapport entre histoire et conscience de soi. Si l’histoire incarne l’esprit de la race, celle des vainqueurs a-t-on l’habitude de dire, il peut arriver avec le temps que certains signes augurent d’un affaiblissement de ces vainqueurs, assez visible à travers le révisionnisme historique qui tend à démythifier les figures héroïques traditionnelles au profit d’une réhabilitation de certains réprouvés.

La France d’aujourd’hui semble connaître cet affaiblissement lorsqu’elle rabaisse au rang de tyran et de figure honteuse un conquérant comme Napoléon Bonaparte alors que dans le même temps elle célèbre la culture des conquis en inaugurant un musée consacré aux arts premiers, le fameux musée du quai Branly, à Paris.

Au cœur d’une civilisation, la révision historique va de pair avec une nouvelle conscience de soi, d‘autant mieux approuvée par le peuple que c‘est généralement lui qui la réclame. Ce fait n’est pas nouveau, il suffit de savoir que dans la Rome antique décadente, à l’époque où le titre de citoyen romain était conféré à l’univers entier par Antonin Caracalla, plus précisément au troisième siècle de notre ère, on dressait en grand nombre des statues triomphales à la gloire de l’ancien roi de Numidie, Jugurtha, grand ennemi de la Rome républicaine. Le père de Caracalla, l’africain Septime Sévère avait déjà entrepris ce travail de "réconciliation" en réhabilitant la mémoire du général carthaginois Hannibal, un des plus célèbres ennemis de Rome, et en érigeant de riches monuments à sa gloire.

Le but était de ménager la susceptibilité des nombreuses populations des provinces romaines, composées d’anciens vaincus à la mémoire blessée. Entreprise politique de réconciliation et immense travail de sape qui ne témoignait que trop bien de la dissolution de l’élite conquérante romaine dans la tourbe des peuples anciennement soumis. Quand l’adage dit que l’histoire est écrite par les vainqueurs, il oublie de préciser que ce sont les vaincus qui finissent toujours par la réécrire.

300pxcaracalla_bust Buste de Caracalla, musée du Louvre

Liberté politique

 

Il existe une rupture dans la conception de la liberté politique entre les anciens et les modernes, et lorsque j'évoque les anciens, je pense surtout à la Grèce antique.

Dans l'antique démocratie grecque, qui était en fait un composé de démoctratie et d'aristocratie, la liberté politique était positive, c'était une liberté d'action à travers laquelle le citoyen était le corollaire du pouvoir. La liberté était soumise au bien et le citoyen en faisait usage pour le bien de la cité.

A l'inverse, la liberté des modernes est essentiellement négative, en dépit du droit de vote dont il faut convenir qu'il représente peu de chose puisqu'il se limite à une liberté d'examen. Pour le reste, la politique doit s'occuper du maintien de la vie et de la sauvegarde des intérêts du citoyen ; c'est une liberté défensive.

Les modernes ne reconnaissent plus de libertés publiques, celles dont usait le citoyen antique pour agir dans sa cité, ils ne reconnaissent que des libertés privées dont ils demandent à l'Etat d'être le garant. La liberté devient une espèce de propriété qui permet de jouir de divers objets qui sont autant d'autres propriétés. La liberté est exlue de la politique et incluse dans l'économie.

Ainsi, la liberté des anciens était-elle une liberté pour agir en faveur du bien, tandis que la liberté des modernes est une liberté pour jouir de divers biens.

Sans doute faut-il voir dans cette détérioration de la notion de liberté une évolution irrémédiable des hommes, moins fiers que leurs ancêtres, moins confiants, plus désabusés sur leur propre nature.

 

Trois écueils démocratiques

 

A la lecture des grands auteurs réactionnaires, il me semble que les mêmes arguments contre la démocratie reviennent souvent, exprimés dans un style différent, mais toujours avec la même inquiétude quant à la viablité de ce régime politique.

Il ne faut pas croire que les réactionnaires condamnent la démocratie par simple élitisme, en aristocrates hargneux et revanchards, ce ne sont pas des prophètes de malheur qui voient le spectre de la décadence partout où leur regard se pose ; ils se méfient de la démocratie à cause des impasses, voire des dangers qu'elle recèle potentiellement lorsqu'elle n'est pas soumise à un examen critique ou pire, lorsqu'elle est considérée comme le bien en soi.

Plus précisément, trois écueils majeurs sont dénoncés avec force, je vais tâcher de les exposer ci-dessous le plus clairement possible :

  • Le péril le plus grand induit par la démocratie trouve sa source dans l'exercice de la souveraineté populaire que le dicton Vox populi vox Dei résume à merveille. Il y a ici une mystique folle qui identifie la souveraineté du peuple à la loi, et la loi à la légitimité. Le peuple se donne à lui-même ses propres lois sans aucune référence extérieure ; toute la folie criminelle du vingtième siècle n'est pas étrangère à cette dérive démocratique.
  • Le deuxième écueil est d'un ordre plus pratique, il montre une impossibilité concrète de la démocratie à être ce qu'elle prétend :

"Il se trouve que le peuple ne nomme personne, et ne peut même nommer qui que ce soit ; mais qu'un nombre convenu d'individus, qu'on est convenu d'appeler peuple, nomment individuellement qui bon leur semble" Louis de Bonald.

        Il faut donc bien distinguer la souveraineté populaire et le gouvernement qui exerce cette souveraineté. Ce gouvernement est concrètement un petit nombre qui exerce son pouvoir et non le pouvoir de tous.

  • La dernière objection concerne la notion d'autorité. On sait que chaque autorité ne doit pas dépasser son domaine de compétence sous peine de perdre sa légitimité. Les libéraux sont très soucieux à juste titre de ne pas voir l'autorité de l'Etat s'immiscer dans les affaires familiales et notamment dans ce qui relève de l'éducation des enfants. De la même manière, libéraux et réactionnaires s'interrogent sur la compétence qu'aurait le peuple à désigner par suffrage un gouvernement. En cette matière, l'autorité conférée au peuple est illégitime  car elle s'applique à un objet qui dépasse de très loin ses compétences.

 

Prophétie tocquevillienne


" Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre
? "


Alexis de Tocqueville ; De la démocratie en Amérique (1840)

Féminisme

On vous soupçonne de ne pas être un chaud partisan du féminisme ? Ce n’est pas grave.

Le marxisme en tant que doctrine économique est périmé, mais en tant que philosophie, on n’en finirait pas de faire l’inventaire des domaines où il a essaimé, disséminé ses métastases. La grille de lecture marxiste est ajustable à loisir et permet une interprétation toute faite des rapports sociaux, il suffit de recycler les concepts et de redistribuer les rôles.

Ainsi en est-il du féminisme : l’homme, de préférence européen et catholique, est très crédible dans le rôle du bourgeois exploiteur, tandis que la femme trouve naturellement sa place comme substitut du prolétariat opprimé. Pour introduire un dynamisme à l’ensemble, le principe de guerre des sexes fait office de lutte des classes. Une fois que les pions sont en place, la comédie progressiste peut commencer, et conformément à la logique marxiste, elle ne s’achèvera qu’avec l’avènement d’une société asexuée, ou post-sexuelle, débarrassée de toute forme d’oppression phallocrate.

Alors seulement, devant la créature geignarde et apeurée que l’idéologie féministe aura si bien contribué à engendrer, les femmes se lamenteront, mais un peu tard : « où sont les hommes ? »

Rousseauisme


" Le premier qui ayant enclos un terrain s'avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le véritable fondateur de la société civile. " Rousseau ; Discours sur l'inégalité.

Quel lycéen français n'a pas été soumis à l'étude de ce texte ? La célèbre petite phrase est encore aujourd'hui un passage obligé pour qui veut s'orienter vers un baccalauréat général, et c'est un petit joyau, la quintessence de l'esprit moderne qui nous est offerte. C'est bien simple, il y a tout.

Il y a d'abord le postulat d'un état de nature, un état d'avant la société qui prend à contrepied la conception traditionnelle de l'homme comme animal social ; ici la société est un artifice, une construction alors qu'elle était pour Aristote un fait de nature.

Ce postulat entraîne aussitôt une nouvelle appréhension de la loi qui devient elle aussi un artifice, une construction de la société par le biais de la "volonté générale" ou de la "souveraineté populaire". L'homme ne se reconnaît aucune autre loi que celle qu'il s'est donnée lui-même.  Le droit naturel, incréé et indépendant de toute volonté humaine, est anéanti.

Mais il y a mieux ! la faute originelle repose sur les épaules de l'homme qui a revendiqué une propriété privée. Sur ce point, Rousseau va très loin, il est le maître à penser de ceux qui souhaitent dépouiller les hommes au nom de "l'intérêt général".
Le "bien commun" que nous vante cette espèce nuisible d'idéologues dévie naturellement vers la communauté des biens, c'est à dire vers la négation du droit de propriété. Sur ce point, comme sur les autres, Rousseau a été lu et entendu.


Le plus troublant, c'est que Rousseau emprunte à la Bible le récit de la chute de l'homme, mais il le dévoie complètement ; là où le mal est en l'homme pour le chrétien, il est dans l'autre pour le rousseauiste, et l'autre a le visage du propriétaire, de l'homme civilisé...de l'homme européen, en somme.



Liberté, égalité...


Les absolutistes de l'égalité ont trouvé des contradicteurs aussi bien chez les penseurs réactionnaires que chez les libéraux. La pensée de ces derniers est plus mesurée qu'on le croit, ils ne sont pas farouchement hostiles à l'égalité, ils se contentent de rappeler le plus souvent que les hommes ont "des droits égaux, mais non à des parts égales"  selon la formule de Burke.


Moins répandue, on peut aussi trouver sous la plume de ces penseurs une critique originale à l'encontre des absolutistes de la liberté. Le premier constat est un rappel salutaire : quand la liberté n'est pas accompagnée de morale et de vertu, elle devient le pire des maux. On imagine sans peine les désordres sociaux qu'elle peut provoquer.
Mais il s'agit surtout d'une critique de la conception métaphysique de la liberté appliquée à la politique. Or la politique n'est pas de l'ordre de la perfection ; si perfection il y a, elle est non à la racine des choses mais dans leur développement, grâce à un souci constant de rééquilibrage.
Dès lors, les principes abstraits, et notamment celui de liberté, ne peuvent être la mesure de la chose politique.

" Il faut se garder de l'erreur de croire que la liberté soit quelque chose d'absolu, non susceptible de plus et de moins" écrit Maistre.

Dans ces moments de grâce, les penseurs réactionnaires retrouvent le génie classique de la politique grecque, où le variable, le mixte, le plus et le moins l'emportent sur l'absolu.

C'est l'esprit de mesure et de justice qui triomphe contre les dogmes égalitaires ou libertaires. Ici, on renoue avec la définition de la politique selon Aristote : l'art de s'orienter avec prudence dans un monde incertain.



Droit naturel et Loi naturelle


Petite mise au point sur ces deux notions, j'en suis quitte pour me plonger dans une vieille édition d'un commentaire de la Somme théologique. Pour citer toutes mes sources, je vais aussi puiser du côté d'Aristote dans Les Politiques et surtout dans Ethique à Nicomaque, classique parmi les classiques et torture pour les méninges.


La primauté va naturellement au droit, au droit naturel, justement. Aristote et Saint Thomas s'accordent complètement sur ce point, la notion de droit est UNE ; elle est synonyme de mesure. Le droit est la règle ou mesure qui permet de départager deux ou plusieurs personnes. Ce partage une fois opéré, il devient alors possible de fixer exactement ce qui revient en justice à chacune, ce qui est à proprement parler "le sien". Le mot droit signifie toujours ce qui est juste, la "discrimination de ce qui est juste".

 Le droit naturel n'est pas là pour apporter une illusoire sécurité matérielle aux hommes, mais pour leur donner foi et confiance en leurs actions quand celles-ci sont justes. Il est important de comprendre qu'ici le droit existe en lui-même, il n'est jamais créé ni bricolé, c'est en cela qu'il est naturel. Il ne s'invente pas, il se trouve. Et par quel moyen ? C'est là que la Loi naturelle peut intervenir...

Rappelons d'abord ce qu'est pour saint Thomas la loi naturelle.

" La créature raisonnable est soumise à la divine providence d'une manière plus excellente par le fait qu'elle participe elle-même à cette providence [...] En cette créature, il y a donc une participation à la loi éternelle selon laquelle elle possède une inclination naturelle au mode d'agir et à la fin qui lui conviennent. C'est précisément cette participation à la loi éternelle qui, dans la créature raisonnable, est appelée la loi naturelle".(Som. th t.I)

Ainsi, la loi naturelle n'est rien d'autre pour saint Thomas que l'inclination inscrite par Dieu dans la raison humaine qui permet à l'homme de discerner ce qui est bien et ce qui est mal pour lui. La loi est dite naturelle parce qu'elle est inscrite en l'homme.  C'est une loi de liberté, ou plus exactement encore, de délibération. Suivre les indications de cette loi conduit à rencontrer ce qui est droit pour l'homme : son droit naturel.

La loi thomiste ne se confond donc pas avec le droit. Elle est une inclination vers ce qui est droit, une certaine mesure du droit, mais la loi n'est pas le droit : elle le dit, ce qui est bien différent.

" La loi écrite ne donne pas au droit naturel son autorité et par conséquent ne peut ni la diminuer ni la supprimer, car la volonté de l'homme ne peut pas changer la nature". (Som. Th t.II)


Métissage


Les grands discours convenus sur l’amitié des peuples, la richesse de la diversité, le métissage comme horizon historique indépassable vous laissent froid ? Ce n’est pas vous que l’on verra vibrer au son de la "world music" sous un étendard aux couleurs de l’arc en ciel ?

Dans ce cas, je suis au regret de vous faire savoir que vous n’êtes pas encore prêt à fusionner dans le grand Tout cosmique qui vous propulsera à jamais dans le camp du Bien. Vous êtes recalé !

Essayons de comprendre d’où vient votre réticence. Si ce genre de discours ne fait vibrer aucune corde sensible en vous, c’est peut-être parce qu’il vous rappelle un vieux refrain, quelque chose comme une utopie ; et puisque les utopies finissent toujours par se réaliser, il vous faut chercher dans les décombres de l’histoire.

Vous avez trouvé ? Il y eut effectivement une tentative historique d’éradiquer le Mal par égalisation à marche forcée de l’humanité, ce que l’on appelle le communisme. La petite phrase de George Orwell vous revient aussitôt en mémoire :

TOUS LES ANIMAUX
SONT ÉGAUX
MAIS CERTAINS SONT PLUS ÉGAUX
QUE D'AUTRES

Et voilà que tout s’illumine ! A présent, vous pouvez expliquer votre réticence, car la planification du métissage est une des nombreuses facettes de cet instinct niveleur qui travaille toujours en profondeur les sociétés démocratiques. 

Il en va du métissage comme de l’égalité, et les mêmes causes produisant les mêmes effets, nous pouvons d’ores et déjà être sûrs que dans la ferme de demain, tous les animaux seront métissés, mais que certains seront plus métissés que d’autres.


Souveraineté


La notion de souveraineté est un concept moderne, ignoré de la philosophie politique traditionnelle. Jean Bodin l'invente au 16ème siècle avec la conception d'un pouvoir unifié et indivisible attribué à un être impersonnel, l'Etat.


A y regarder de plus près, ce processus avait déjà été engagé, bien avant les écrits de Bodin, par les légistes royaux, dès le 13ème siècle.


" Rationalistes avant la lettre, les légistes royaux s'attachent à éliminer toutes les formes "irrationnelles" de légitimité politique, notamment les droits coutumiers. Contre les libertés féodales, ils posent les fondements d'un pouvoir étatique administratif et centralisateur, utilisant la fiscalité et l'institution du "cas royal" qui attribue peu à peu à l'Etat le monopole de la justice et de la police au détriment des féodaux. Dans l'ordre juridique abstrait qu'ils élaborent, la loi, conçue comme norme générale fondée rationnellement, devient l'attribut de la puissance étatique."
Dominique Venner, Histoire et tradition des Européens.



La notion de "cas royal", instrument politico-juridique aux mains du légiste français contribua largement à subvertir le monde juridique du moyen-Âge, annonçant l'évolution vers l'Etat moderne centralisé.
Cette révolution des légistes, "avant-garde révolutionnaire du Tiers-Etat", suivant la formule de Carl Schmitt, fait de la France le premier pays à rompre avec la tradition européenne.

De fait, le souverain est au-dessus des lois civiles, sa puissance est indivisible et le pouvoir est unique, qu'il s'agisse d'un prince ou d'une assemblée. La souveraineté est donc compatible avec tous les modes de gouvernement, et la notion sera intégrée aussi bien par Bossuet pour glorifier celle du roi que par Rousseau pour glorifier celle du peuple.

Par une ironie de l'histoire assez cocasse, des penseurs "réactionnaires" comme Maistre ou Bonald, ardents défenseurs du concept de souveraineté, se rangent de ce fait et bien malgré eux du côté des Modernes.

Individu

L'individu est une notion algébrique et abstraite. Etymologiquement c'est ce qui ne peut pas être divisé, c'est la notion idéale pour les opérations comptables, les sondages, les analyses économiques.

Pour le reste, il faut bien le dire, l'individu n'existe pas. Pour qu'il existe, il faudrait lui greffer une appartenance, au sens large, en distinguant ce qui lui appartient et ce à quoi il appartient.

A quoi peut appartenir un individu ? A une histoire familiale par exemple, à une culture, une civilisation, une religion. Et que peut-il bien posséder ? Tout ce qui relève du droit de propriété, comme le fruit de son travail ou les biens dont il hérite.

L'individu existe car il a été engendré, car il s'inscrit dans une continuité qui l'enracine dans un territoire, dans une culture, dans une tradition. Il existe parce qu'il a des racines. A cette condition seulement, on peut dire qu'il est devenu une personne humaine.

Liberté

On oppose souvent le culte religieux à la liberté de pensée ou d'expression. A la lecture des Evangiles, il est pourtant bien difficile de soutenir cette thèse tant les interdits explicitement formulés y sont peu nombreux.
La lecture des Evangiles m'apparaît plutôt comme une libération vis à vis de nous mêmes car nous sommes avant tout les esclaves de nos propres turpitudes, bien que ce soit difficile à admettre. C'est le mal qui nous enferme dans ses murs.

Dans les Evangiles, cette liberté ne passe pas par des prescriptions au détail, mais par une parole libératrice. La gloire des apôtres et la preuve de leur mission est moins d'avoir fait des lois que d'avoir répandu sur la terre l'esprit nouveau des lois nouvelles.

En laissant la parole des Evangiles agir en lui-même et le transformer de l'intérieur, le chrétien se renouvelle en toute liberté. Et de fait, où serait le mérite d'un croyant qui serait contraint de suivre des centaines de rites minutieux adaptés aux divers moments de la journée ? Où serait sa liberté devant le bien et le mal ?

Tout est fait pour relever les hommes dans les Evangiles, et rien n'est plus éloigné de leur esprit que ces prescriptions rituelles qui enferment le croyant dans une espèce de Gosplan divin.

Laïcité

Laicite_acad La laïcité fait partie des obsessions de la république française, sans doute parce qu'elle s'imagine l'avoir inventée ou en être la propriétaire ; il faut dire qu'elle en a une conception bien singulière.

Si l'on remonte aux origines, l'idée de séparation des pouvoirs religieux et politique est clairement énoncée par le Christ lui-même "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" (Mc 12,17). Quant au mot "laïc" il désigne simplement une personne qui n'occupe pas de fonction ecclésiale, ce qui n'est pas incompatible avec le fait d'être intensément croyant et pratiquant. Il suffit de sortir de France pour trouver de véritables pays laïques, comme les Etats-Unis par exemple où la séparation des pouvoirs garantit la liberté de culte.

En république de France, la séparation de l'Eglise et de l'Etat coïncide historiquement avec l'accapparement des richesses de l'Eglise par l'Etat ; l'acte fondateur de notre laïcité est donc un acte anticléricale et violent, digne des sans-culottes. Il résulte de cette particularité historique une volonté de reléguer la croyance dans le domaine privé, de façon totalement arbitraire ; le croyant est sommé de ne vivre sa foi que dans l'intimité, un peu comme sa sexualité, probablement sous une couette.

Cette séparation entre le public et le privé va à l'encontre de tout bon sens. Comment la foi pourrait-elle s’éclipser après avoir franchi la porte du foyer ? Comment imaginer que la foi ne trouverait pas son prolongement naturel dans des comportements quotidiens ? Il suffirait de demander si l’acte peut se séparer de l’intelligence et du sentiment, et si toute opération de l’intelligence, toute inspiration du sentiment, n’a pas pour conséquence prochaine ou éloignée un acte, une manifestation.

Mais la république de France a choisi de reléguer Dieu au domaine subjectif tandis qu'elle asseyait son autorité sur des concepts abstraits, pour ne pas dire relativistes. Personne n'est obligé de la prendre au sérieux. C'est la foi qui est une et indivisible et non la république.

Hérédité

 
Je suis toujours frappé par la floraison des pages horoscope dans le moindre magazine où s'exprime le besoin d'expliquer un tempérament par l'influence d'une planète.
Il me semble que dans ce cas précis l'ascendance familiale est à considérer avec beaucoup plus d'attention que l'ascendance astrale, et même s'il est plus gratifiant, voire poétique, de se placer dans la sphère d'influence de Saturne que de regarder ses aïeux, même si l'on préfère volontiers chercher la clé de notre tempérament dans la conjoncture des astres que dans le souvenir jauni d'un vieil oncle diabétique, notre amour-propre dût-il en pâtir, c'est bien là qu'il faut creuser.

Toutefois, si l'hérédité peut permettre une connaissance de soi plus approfondie,
elle ne peut en aucun cas servir de justification à un mode comportemental individuel qui reste en dernier recours le résultat d'une décision volontaire et réfléchie, dont nos pauvres aïeux ne sont absolument pas responsables.
 
Hérédité n'est pas fatalité.



Bonheur

Le bonheur, voilà un mot qui fait souvent la une des magazines généralement en période estivale où l'on essaye d'en trouver la recette magique. Combien faut-il consommer de calories ? Combien de rapports sexuels et avec quels partenaires ? Le bonheur, on le voit bien, se confond facilement avec l'agrément et le bien-être, ce qui n'est pas absurde mais pas totalement satisfaisant non plus.

Si nous abandonnons notre horizon moderne pour revenir à l'antiquité et à Aristote, nous risquons d'être désorientés, car la poursuite du bonheur pour le philosophe va de pair avec celle de la vertu. C'est lorsque l'on a acquis des habitudes morales bénéfiques et que l'on prend plaisir à les perpétuer que l'on devient heureux.

Mieux encore, diminués que nous sommes par notre inaptitude à la vie spirituelle nous avons oublié qu'il existait d'autres mots pour désigner le bonheur, ou plutôt des mots pour désigner des états de conscience qui sont intensément supérieurs au simple bonheur.
La félicité est un de ces mots qui laisse entendre un comblement extrême tandis que la béatitude, chère à nos anciens mystiques, se rapproche de l'extase et de l'inexprimable. 
Le fait que ces mots soient tombés en désuétude n'est pas seulement le signe d'un appauvrissement sémantique, c'est très probablement aussi celui d'un appauvrissement de l'âme. 



Bonheur d'été

Trinité

Trinité Roublev



L'icône de la Trinité de Roublev est un chef d'oeuvre de l'art sacré chrétien qui fut peint vers 1411. C'est aussi une illustration parfaite de ce qu'est la trinité et une réfutation de l'accusation assez répandue de polythéisme à l'encontre des chrétiens.

Qu'y voit-on ? Trois visages : à gauche le Père, au centre le Fils et à droite le Saint Esprit. Ces visages sont identiques ce qui indique qu'ils sont de même nature et que seul leur rôle permet de les différencier, respectivement celui du créateur, du sauveur et du sanctificateur.

Au-delà de leur aspect, le lien qui unit les trois figures passe par un échange de regard qui permet de mieux saisir ce qui est au coeur du message évangélique : l'amour. Cet amour est nécessairement tourné vers l'extérieur car on aime quelqu'un ou quelque chose ; c'est le sens même de la création.

Un dieu monolithique et centré sur lui-même n'aurait tout simplement jamais été un dieu créateur. Jamais il n'aurait pu être un Père.

Désenchantement

Il paraît que l'offre politique actuelle est une source de désenchantement, c'est ce qu'on peut lire dans certains quotidiens : les gens sont en panne de rêves fédérateurs, de lendemains qui chantent ; je crois que c'est un malentendu sur ce qu'est réellement la politique.

Selon Aristote la politique est l'art de s'orienter avec prudence dans un monde incertain, si bien que ceux qui en attendent autre chose, que ce soit la restauration d'une France sublimée ou le grand soir révolutionnaire, se fourvoient complètement. Un homme d'Etat doit se concentrer sur deux missions essentielles : concorde à l'intérieur, sécurité à l'extérieur. Le reste est romantisme.

Bien des gens sont assoiffés d'utopies collectives parce qu'ils ne savent pas rêver individuellement.

Différence

Etymologiquement, la différence est ce qui est écarté, séparé ; la diversité est ce qui est tourné de plusieurs côtés. Cela n'a l'air de rien, mais les implications de cette nuance pourraient être lourdes de conséquences.

Puisque la différence est relative à des objets que l'on compare tandis que la diversité peut n'être relative qu'à un seul et même objet il en résulte que deux hommes offrent des différences alors qu'un seul homme offre de la diversité.

La préférence de l'époque va de plus en plus nettement à la diversité au détriment de la différence pour la raison que cette dernière comporte un danger sous-jacent qui consiste à comparer et potentiellement à exclure. Faire un éloge de la différence serait une façon de valoriser implicitement ce qui sépare et c'est là que le terrain devient glissant, encore quelques pas dans cette direction et l'on en viendrait à louer les inégalités, chose absolument inconcevable en république de France. Alors va pour la diversité...

Bien entendu, quand on entend louer la diversité aujourd'hui, tout le monde pense à la différence, mais cette diversité se veut une espèce de différence d'un genre nouveau, absolument égalitaire et expurgée de tout risque discriminatoire.

Fouquet ou Le Soleil offusqué

La biographie admirable écrite par Paul Morand ne peut que faire aimer le trop brillant Fouquet, aristocrate et homme d'influence foudroyé en pleine gloire. Aux yeux de l'auteur, le Surintendant des Finances fut le dernier homme de la Renaissance dont le seul tort se résume à avoir brillé trop intensément à un moment charnière de l'histoire, celui de la mutation de l'axe français de Paris à Versailles, ce que l'on appelle habituellement la naissance de l'absolutisme.

" Fouquet est l'homme le plus vif, le plus naturel, le plus tolérant, le plus brillant, le mieux doué pour l'art de vivre, le plus français. Il va être pris dans un étau, entre deux orgueilleux, secs, prudents, dissimulés, épurateurs impitoyables.Il succombera, étant resté un homme du temps de la Fronde, avec quinze ans de retard sur l'époque qui s'annonce. "

Les deux orgueilleux sont évidemment Colbert et le roi en personne, Louis XIV. Le portrait que fait Paul Morand de Colbert est particulièrement convaincant tant par le détail de son tempérament que par le dévoilement de ses basses manoeuvres pour éliminer un homme dont l'éclat et la réussite l'insupportent.


" Un tel homme pouvait-il ne pas haïr Fouquet ? Sa naissance était humble, celle de Fouquet distinguée ; il était entré aux finances par la porte de derrière, Fouquet par la cour d'honneur ; il besognait dans les bureaux, Fouquet travaillait chez lui en s'amusant. Comment pardonner à Fouquet sa célébrité, sa fortune, son charme, son labeur agile, son esprit prompt, ses tapisseries, ses poètes et sa bibliothèque dont Colbert ne pourrait même pas se servir, ayant fait de petites études ? "

Plus passionnant et instructif encore, l'éclairage que nous apporte Paul Morand sur ce que l'on appelle le Colbertisme, une conception particulière de l'Etat à laquelle la France n'a toujours pas renoncé.


"Quel étrange personnage que Colbert et sa maxime de l'ordre, opposée à la maxime de la confusion de son ennemi. Sa haine contre les rentiers, sa passion pour les états au net ; son sens de la justice sociale ; si inextricablement liés en lui l'amour du bien public et la haine des possédants qu'il sera jusqu'au bout impossible de déterminer ce qui l'emporte. [...] Colbert excite le Roi, lui expose les principes du Colbertisme, c'est-à-dire qu'à côté de la royauté de droit divin, il faut créer une économie de droit divin où le bien de chaque sujet appartient à l'Etat, c'est-à-dire au roi. Vaux, oeuvre d'innombrables Français, doit appartenir à la France, donc au roi."

Fouquet


Tout le mépris de la propriété privée si caractéristique de l'Etat français est contenu en germe dans le Colbertisme. Les révolutionnaires jacobins s'en souviendront et sauront spolier, confisquer ou détruire, toujours au nom du bien commun.

Il reste cependant une question que l'auteur se pose : comment un personnage tel que Colbert a-t-il pu contaminer le roi de sa bassesse ? Paul Morand apporte quelques éléments de réponse, deux pour être précis. Tout d'abord, Louis XIV aurait hérité de Mazarin sa méfiance à l'égard des aristocrates à cause de l'exil contraint de ce dernier pendant la Fronde ; ensuite le jeune Louis au temps de la régence aurait été un prince en manque de confiance vis à vis de ses pairs, un timide " S'est-il jamais dit que les Bourbons sont de moins bonne race, de moins pure descendance, à cause de la tache Médicis, celle de l'apothicaire florentin, que les Lorraine, les Rohan, les Habsbourg, les Wittelsbach ? "

Louis XIV a tout pris au magnifique Fouquet : Molière et La Fontaine, malgré la fidélité de ce dernier, Le Brun, Mignard, Le Nôtre, Le Vau, La Quintinie ; il lui a pris ses tisserands du village de Maincy pour en faire les Gobelins ; il lui a confisqué ses treize mille volumes qui deviendront la Bibliothèque royale. Le vrai soleil, c'était Fouquet.

A la lecture de ce livre, il m'est venu quelques réflexions que je soumets, pour finir, au lecteur patient qui a eu le courage d'arriver jusqu'ici : il semble que la politique d'affaiblissement de l'aristocratie menée par Louis XIV annonce déjà le suicide de la monarchie française qui ne trouvera plus lors de la Révolution suffisamment d'appui ni de force parmi ses élites naturelles pour s'opposer à l'élan des idées nouvelles.

Les Français qui ont fait guillotiner leur monarque ont cru se débarrasser de leurs maux alors que ceux-ci gisaient et gisent encore dans une économie étatisée pour ne pas dire collectiviste qui a fort bien traversé les siècles et les régimes, jusqu'à nos jours.